24/05/2018

L'Age d'Or

Les critiques et historiens français de la littérature policière considèrent généralement le concept de Golden Age comme s'appliquant seulement à l'école britannique de l'entre-deux-guerres, et n'oublient jamais de marquer leur manque d'enthousiasme en l'assortissant de guillemets sceptiques. L'école américaine n'est que rarement évoquée (la doxa française la fait naître avec Black Mask) et la française ne l'est jamais. Les auteurs qui la composent sont connus, cités et parfois étudiés, mais toujours individuellement et non comme un ensemble. Cette étrange lacune reflète le statut marginal du roman à énigme dans le PPF et sa perception comme un genre essentiellement anglo-saxon, étranger à la culture française et d'un intérêt autre qu'historique mineur. Or il y a bien un roman à énigme spécifiquement français et qui connut son apex peu ou prou à la même époque que son frère anglo-saxon même s'il se distingue de ce dernier sur de nombreux points qui ont freiné leurs échanges. C'est sur ces "points de désaccord" qui font l'identité du Golden Age français que cet article portera. 

Le plus important est que le roman d'énigme français, à de rares exceptions près, ne se veut pas un jeu mais un roman. Comme dans le roman policier primitif, le lecteur est un témoin, pas un adversaire. Souvent, le coupable bien que caché est assez facile à identifier, d'une part parce que le pool de suspects est beaucoup plus restreint que chez les auteurs anglophones, et de l'autre parce que peu d'efforts sont faits pour brouiller les pistes. L'auteur ne joue pas non plus "franc-jeu" comme il est tenu de le faire outre-Manche et outre-Atlantique; il dissimule souvent des faits essentiels qu'il ne révèle qu'à la conclusion. Le lecteur n'a donc pas la possibilité d'anticiper la solution qui peut donner l'impression de sortir d'un chapeau. C'est sans doute cette différence, perçue comme une faiblesse, qui explique le mauvais accueil par la critique anglo-saxonne des quelques romans policiers français - souvent des lauréats du Prix du Roman d'Aventures - traduits dans les années trente. 

Relativement indifférent au "Qui" le roman d'énigme français se passionne en revanche pour le "Pourquoi" et surtout le "Comment". La plupart des énigmes portent sur des faits criminels certes mais surtout déconcertants, qui passent la logique commune. Le crime impossible, sous sa forme classique de la chambre close mais pas seulement, est très fréquent et certains auteurs (Boca, Boileau, Vindry) s'en font une spécialité. Le fantastique, le merveilleux ou le "simple" insolite s'invitent eux aussi régulièrement sous la plume d'un Pierre Véry ou, plus sombre, un Edouard Letailleur. On note aussi un penchant pour le cas-limite comme dans le roman de Claude Aveline, La Double mort de Frédéric Belot dont le titre est à prendre au pied de la lettre. Dans ce contexte le détective joue un rôle tout à fait différent de ses cousins anglophones: il n'est pas un exorciste qui chasse les démons/criminels et rétablit l'ordre, mais un interprète des signes armé du "bon bout de la raison" et/ou d'une compréhension intime de la nature humaine, les indices étant physiques aussi bien que psychologiques (certains Grands Détectives de la période sont davantage psychiatres ou confesseurs qu'enquêteurs à proprement parler, cf. le Commissaire Gilles de Jacques Decrest et, bien sûr, Maigret) 

Il y a, enfin, la quasi-absence de règles. Le roman d'énigme français n'a pas de théoriciens et donc pas de Boileau (sans jeu de mots) pour dire ce qui est admissible ou pas. Résultat: tout se fait, tout se tente, tout s'écrit. Un S.A. Steeman, par ailleurs le plus "orthodoxe" des auteurs francophones, peut ainsi s'autoriser à écrire un roman sans solution. Les témoins peuvent mentir et toute une intrigue s'avérer n'être qu'une farce, une imposture. La frontière entre roman policier et roman-roman est allègrement franchie aller et retour. 

Le Golden Age français est ceci dit beaucoup plus court que celui des Anglo-Américains du fait de la guerre et de l'Occupation qui donnent aux Français des soucis bien plus urgents que la résolution d'une énigme en chambre close. Qui plus est, l'occupant n'apprécie guère le "modèle anglais" et les livres qui paraissent s'en inspirer: Maurice-Bernard Endrèbe verra ainsi la première version de "La Mort bat la campagne" interdite de publication, la censure croyant qu'il s'agit d'une traduction déguisée. L'après-guerre ne sera... guère plus souriant, avec le déferlement du roman noir et l'apparition d'un nouveau genre, le suspense, tous deux beaucoup plus susceptibles de plaire aux amateurs de sensations fortes. Le roman d'énigme français survit tant bien que mal jusqu'à l'arrivée du néo-polar qui le ringardise tout à fait et l'oblitère de la mémoire collective ("Avant Manchette, il n'y avait rien"

Un "revival" est-il possible? L'exemple anglais laisse supposer que oui. Mais les Anglais, contrairement à nous, n'ont jamais vraiment perdu le contact avec leurs "racines" et la production locale a toujours été diverse, contrairement à la nôtre qui sort tant bien que mal d'un demi-siècle de noir à tous les étages. Le "milieu" est également un problème, dominé qu'il est par des gens - auteurscritiques, historiens, éditeurs - qui ne portent pas vraiment le roman d'énigme dans leur coeur, c'est le moins que l'on puisse dire; et le renouvellement générationnel ne semble pas aller dans le sens d'une plus grande ouverture. L'éclipse risque donc de durer longtemps encore. 

21/05/2018

Not So Simple

St. Raymond in a typical funny mood
Somewhat ironically for someone who himself never minced words about the alleged or genuine weaknesses of his colleagues, Raymond Chandler has had a rather easy ride with critics both in his lifetime and afterwards. He is almost universally revered in the crime fiction community and is one of the few crime writers to have entered the so-called literary Canon. Lots of writers, both in the genre and outside, cite him as an influence and his books frequently feature on those "best-ever" lists that newspapers, magazines and bloggers never tire of compiling. Finally, he "fathered" one of the most iconic fictional detectives in history, Philip Marlowe. Very few have dared to rain on his parade, one of them being no less than James Ellroy, who knows one thing or two about being overrated. There has been some timid objection to his plotting abilities, usually followed by the excuse that his priorities lay elsewhere as any real writer's should, but that's the furthest it got. The only serious conversation about him is whether he was better than Hammett, and the increasing consensus is that he indeed was. 

That's for Chandler the Writer - but Chandler the Critic is held in just as high an esteem, though his fame rests on a single work, his famous essay The Simple Art of Murder. I'd be a billionaire had I been paid a nickel each time I read or heard someone quoting approvingly from it - the passages about realism in fiction, the Venetian vase, and the not-too-fragrant world we live in being particularly popular. Wikipedia, always to be trusted to reflect the received wisdom of the day, calls it a "seminal piece of literary criticism" and goes on to put Chandler on the same foot as Mark Twain. Unlike Chandler's fiction the piece actually generated some heated response at the time and later but you won't find a mention of it on the Wikipedia page because as I said above Wikipedia always reflects the consensus - and said consensus is that Chandler was right, his critics were wrong, and he single-handedly destroyed the traditional mystery by showing how phony and clichéd it was. Ite missa est.

The Book
This is not surprising as most modern crime fiction, with its dogged "realism", tedious "grittiness" and "literary" aspirations, is descended from Chandler and looks up to him as present-day feminists do to the suffragettes: the pioneer that made everything possible. Also, fate was less kind to writers that Chandler attacked than it was to him. Most of their books are out of print and even those still widely available are little read and rarely commented. Everything conspires thus in making Chandler's philippic a sacred text and for many the ultimate source for Golden Age crime fiction, which this blogger finds extremely annoying.

What are we to do then? Writing one more rebuttal, however well-argued and backed by evidence, will not suffice. We must let the books speak for themselves. As Golden Age mysteries are becoming widely available again and prove popular with readers, the old clichés will become ever harder to sustain, no matter how hard some desperate cases cling to them. We may never convince the noirheads, but the rest will hopefully realize that there is more to the traditional mystery than its caricature as being out of touch, artificial and boring. Crime, in its fictional form, is definitely not a simple art. It's time to move on from Raymond. 

Further reading:

A rather harsh and thoroughly unfair - and thus exhilarating - review of The Big Sleep

18/05/2018

Editeur, please

Ainsi que je le disais dans mon précédent billet, nous ne connaissons de la littérature policière anglo-saxonne que ce que les éditeurs veulent bien nous en montrer. Si la plupart des "grandes oeuvres" classiques ont été traduites et sont bien connues des amateurs, il en reste encore beaucoup qui sont inaccessibles au lecteur ne pratiquant pas la langue de Shakespeare. Je n'épiloguerai pas sur les raisons qui font que Dorothy Dunnett reste inconnue du public français alors que les oeuvres complètes de James Hadley Chase ou Carter Brown ont été traduites; je me réserve ce plaisir pour une autre fois. Le but de ce billet est de montrer l'ampleur du travail qui reste à accomplir, et qui sait donner une ou deux idées à un éditeur courageux qui passerait par là. La liste qui suit est un work in progress qui évoluera au gré de mes lectures et des éventuelles recommandations des visiteurs de la Villa. Elle se cantonne aux seuls auteurs anglophones car c'est à mon grand regret la seule langue étrangère que je pratique: là encore n'hésitez pas à me signaler des oeuvres d'autres langues ou cultures qui pourraient y figurer.

The Notting Hill Mystery de Charles Felix (1862)
Trois ans avant L'Affaire Lerouge de Gaboriau, le mystérieux Charles Felix signe le premier roman policier en langue anglaise, et peut-être le premier tout court. Le recours à l'hypnose pour éclaircir le mystère (une affaire d'empoisonnement) fera broncher les puristes, mais l'importance historique du livre est indéniable. 

The Man in Lower Ten de Mary Roberts Rinehart (1906) 
Un homme prend le train, y trouve un cadavre après quoi le train déraille, mais les ennuis ne font que commencer. Pour son premier roman, Rinehart brode une espèce de pré-Mort aux trousses pas toujours convaincant (le film de Hitchcock ne l'est pas non plus) mais mené tambour battant. A une époque où la figure du Grand Détective commence à s'imposer, Rinehart prend pour héros un homme du commun et préfère l'action à la déduction. Elle sème ainsi sans le savoir les germes d'un nouveau genre: le suspense. 

The Eye of Osiris de R. Austin Freeman (1911)
Une disparition, un cadavre, une momie: voici les ingrédients de ce livre dont on ne s'explique pas qu'il n'ait jamais été traduit, Freeman ayant été un habitué des collections policières françaises d'avant-guerre. C'est pourtant une oeuvre capitale dans le développement du roman d'énigme, doublé d'une très jolie histoire d'amour. Et le docteur Thorndyke est le plus grand des "rivaux de Sherlock Holmes" en même temps que l'ancêtre direct des Gil Grissom et autres Temperance Brennan. 

The Case of the Late Pig de Margery Allingham (1937)
Des quatre "Reines du Crime", Allingham est sans doute celle qui a eu le moins de chance avec les éditeurs français, qui ne se sont intéressés à elle que de façon très sporadique. Des cinq ou six inédits qui attendent toujours leur traducteur, celui-ci est peut-être le meilleur. Albert Campion, héros habituel de l'auteure et exceptionnellement narrateur de l'histoire, enquête sur la mort étrange, ou plutôt les morts étranges, de son vieil ennemi "Pig" Peters, assassiné deux fois à six mois d'intervalle. 

Tragedy at Law de Cyril Hare (1942)
Un juge itinérant reçoit des menaces de mort, mais ce n'est pas une si petite chose qui l'empêchera de faire son travail, jusqu'à ce que... Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi ce livre a pu rebuter les éditeurs français de l'époque ou de la nôtre: il nécessite en effet une solide connaissance du système judiciaire anglais et surtout il ne s'y passe pratiquement rien avant les cinquante dernières pages. C'est pourtant un livre remarquable et justement célèbre dans les pays anglo-saxons où il est constamment réédité. Juge lui-même, Hare sait de quoi il parle et il en parle bien. On espérait voir ce chef-d'oeuvre enfin traduit après que Rivages nous ait offert les excellents Meurtre à l'anglaise et Le Clarinettiste manquant, mais la mort de Claude Chabrol en décida autrement. 

The Moving Toyshop de Edmund Crispin (1946)
Un cadavre dans une boutique. Le cadavre disparaît. La boutique aussi. Vous trouvez ça étrange? Ce n'est pourtant qu'un début. Crispin signe un roman incroyablement ingénieux, complètement fou, très érudit (on est à Oxford après tout) et extrêmement drôle. Ces qualificatifs s'appliquent également à ses six autres romans encore inédits en français mais celui-ci est de loin le plus célèbre, et sa traduction comme celle du Hare devrait être une mesure d'urgence. 

Wilders Walk Away de Herbert Brean (1948)
Où l'histoire étrange - une de plus, me direz-vous - d'une étrange famille où l'on disparaît - au sens propre du terme - au lieu de mourir dans son lit. Un régal pour les amateurs de chambres closes et autres crimes impossibles à la résolution peut-être un poil capillotractée mais ingénieuse. Peu prolifique, Brean n'a écrit que sept romans, dont un seul a attiré l'attention d'un éditeur français. Dommage.

The Man Who Didn't Fly de Margot Bennett (1956)
Les lecteurs français frustrés peuvent se consoler en se disant que celui-ci est difficile à trouver même en version originale, je n'y ai en tout cas jamais réussi et je ne le connais donc que par sa réputation flatteuse. Un avion s'écrase, tuant ses passagers, mais la police envisage rapidement la possibilité d'un sabotage orchestré par un hypothétique troisième passager - "l'homme qui n'a pas volé" du titre - qu'il s'agit d'identifier parmi un groupe de quatre suspects. Des gens aussi différents que Anthony Boucher, Julian Symons et Martin Edwards ont chanté les louanges de ce livre, ce n'est sûrement pas pour rien. Notons que le livre a été traduit en allemand, espagnol et italien - seuls les irréductibles Gaulois ont fait une fois de plus de la résistance.

The New Sonia Wayward de Michael Innes (1960)
Michael Innes est - relativement - connu chez nous pour les quelques enquêtes de l'Inspecteur Appleby publiées naguère chez 10/18, sans grand retentissement il est vrai. Son oeuvre très abondante comporte également des romans sans personnage récurrent, dont celui-ci où un colonel à la retraite décide de "prendre la succession" de son épouse, écrivain à succès morte accidentellement lors d'une croisière à deux et dont il décide de dissimuler le décès. Comme il faut s'y attendre, les ennuis sont au rendez-vous. 

A suivre...

Elisabeth Sanxay Holding, Miasmes (1929)

Bien que nous croulions depuis la fin de la guerre sous les traductions pas toujours nécessaires d'ouvrages pas toujours indispensables, notre vision de la littérature criminelle anglo-saxonne est très parcellaire, tributaire qu'elle est des choix des éditeurs. La liste est longue des livres capitaux qui n'ont jamais traversé la Manche ou l'Atlantique, lacunes lourdes de répercussions sur notre compréhension du genre et de son histoire. Celle-ci est ainsi réduite chez nous à une opposition binaire entre roman d'énigme et roman noir, terme fourre-tout où l'on range aussi bien Raymond Chandler que Jim Thompson. Cette représentation manichéenne ne laisse que peu de place aux nuances intermédiaires, et c'est pourquoi le suspense psychologique reste si peu étudié, commenté et édité. Il s'agit pourtant d'une école d'une grande richesse qui, dans les années d'après-guerre, fut à l'avant-garde du genre, repoussant ses frontières communément admises de façon parfois plus radicale que le "noir". Plus souple que son prédécesseur le whodunit et plus ancré dans la réalité quotidienne que le hardboiled tout en empruntant l'ingéniosité de l'un et le tempo rapide de l'autre, le suspense se montra également plus hospitalier au sexe faible, au point d'en devenir et d'en rester la spécialité jusqu'à nos jours. Elisabeth Sanxay Holding est l'une des grandes plumes du genre, l'une de ses pionnières aussi car elle précède de deux décennies la "grande génération" des Charlotte Armstrong, Margaret Millar, Mildred Davis et autres Patricia Highsmith. Une poignée de ses romans fut publiée chez nous après la guerre puis plus rien jusqu'à ce que Baker Street réédite Au pied du mur en 2013 avant de nous offrir cette année un inédit, Miasmes, qui est le sujet de cette chronique. 

Paru aux Etats-Unis en 1929, il s'agit de son premier roman - policier, car la dame n'en était pas à son coup d'essai - et si ce n'est pas tout à fait un chef-d'oeuvre il est plus que prometteur et surtout tout à fait à part dans la production criminelle de l'époque. Nous sommes en effet en plein Age d'or du roman d'énigme qui règne en maître des deux côtés de l'Atlantique; S.S. Van Dine est l'auteur de romans policiers le plus lu en Amérique et Dashiell Hammett - qui publie La Moisson rouge la même année - n'est connu que des seuls lecteurs de Black Mask. Or Miasmes, s'il est bâti autour d'un mystère ou plus précisément d'une situation mystérieuse, n'est en rien un detective novel. Il n'en a pas la structure carrée, le développement mécanique et son héros, qui n'a rien d'un Grand Détective, loin de contrôler la situation est le jouet de forces qui le dépassent, une véritable boule de flipper ballottée d'une énigme à l'autre. L'enjeu du livre n'est pas la résolution du mystère, mais le devenir des personnages et le lecteur tourne les pages avec avidité non pas pour savoir qui a tué qui - il le devine rapidement - mais pour savoir ce qui va arriver

Ce déplacement de l'intérêt et de la perspective n'est pas une invention de Holding; Mary Roberts Rinehart l'a initié dès le début du siècle - et son influence est indiscutable dans la construction heurtée, et parfois brouillonne, de l'intrigue. Là où Holding innove, c'est en creusant la psychologie, notamment du personnage principal qui est beaucoup plus complexe que les héroïnes de Rinehart et ne sort ni indemne ni le même homme de ses aventures. Elle brouille également les cartes sur le plan moral; l'une des leçons que le jeune Alex Dennison apprendra au terme de ce parcours initiatique est que l'éthique et la justice des hommes ne sont pas nécessairement synonymes, une distinction sur laquelle Holding reviendra dans ses livres suivants et de manière encore plus radicale. Surtout, l'ambiance générale évoque celle d'un cauchemar, Dennison traversant sans les comprendre des événements qui semblent dépourvus de sens et dont l'explication finale, très alambiquée, est le point faible du livre. Holding résoudra ce problème dans ses livres suivants en minorant l'énigme jusqu'à la faire disparaître tout à fait. Cette évolution n'est pas sans rappeler celle de l'une de ses "héritières", Dorothy B. Hughes dont la préface très érudite et perceptive de Gregory Shepard nous apprend qu'elle comptait au nombre de ses fans, ce qui n'est certainement pas une coïncidence. 

Il serait faux de conclure de tout ceci que l'importance et l'intérêt de Miasmes ne sont fonction que de son contexte historique sur lequel je me suis il est vrai longuement attardé; il s'agit avant tout d'un livre absolument passionnant qui se lit d'une traite - compliment à prendre littéralement car c'est ainsi que je l'ai lu. Le roman fonctionne aussi bien sur le plan du suspense que de l'analyse psychologique, les deux se confondant au final, et offre en sus une réflexion pas inutile par les temps qui courent sur les grandes certitudes quelles qu'elles soient. Ajoutons que le livre est aussi un bel objet, avec de très jolies illustrations de Leonid Roslov, et souhaitons que le succès soit au rendez-vous afin que d'autres inédits de Holding suivent, le meilleur ou plutôt l'encore meilleur étant encore à venir. 

15/05/2018

The Special Relationship

This article is bilingual. Please scroll down for the English version.

Je me suis toujours beaucoup intéressé aux relations entre le roman policier et le fantastique, lesdites relations étant beaucoup plus étroites que ne le pensent la plupart des gens. Un critique dont j'ai oublié le nom a dit du Rebecca de Daphné du Maurier qu'il s'agissait d'une "histoire de fantôme sans fantôme", ce qui s'applique d'ailleurs très bien au roman de mystère dans son ensemble, mais on peut tout aussi bien dire qu'une histoire de fantôme est une histoire policière à solution paranormale.

Il faut dire que les deux genres partagent un ancêtre commun, le Roman noir du dix-huitième siècle dont l'attitude vis-à-vis du surnaturel était pour le moins ambiguë, certains auteurs l'admettant comme un fait établi tandis que d'autres n'y voyaient qu'imposture. Ils traversèrent ensuite le siècle suivant en empruntant des chemins parallèles qui parfois convergeaient comme ce fut le cas avec les "Détectives de l'Etrange" tels que Carnacki ou John Silence. La séparation, sinon le divorce, eut lieu au début du vingtième siècle quand les premiers théoriciens de la littérature criminelle bannirent le surnaturel comme explication et comme "additif". Le roman policier était désormais un genre rationaliste, du moins en théorie car on le sait la tentation fantastique ne quitta jamais le genre, fut-ce seulement comme outil commode pour épicer une histoire par ailleurs tout à fait rationnelle. L'Age d'or de l'entre-deux-guerres en particulier vit de nombreux "crossovers", le plus souvent bâti sur le modèle hérité de Ann Radcliffe et qui avait fait le succès du Chien des Baskerville: événements d'apparence paranormale s'avérant d'origine on ne peut plus humaine. Mais ce genre de "greffons" devint de plus en plus rare à mesure que le genre optait pour un plus grand réalisme, et le dernier exemple en date est à ma connaissance l'excellent si trop peu remarqué La Morsure du mal de J. Wallis Martin. 

L'influence ceci dit n'était pas à sens unique; si le roman policier avait beaucoup emprunté au fantastique, celui-ci s'était également bien servi dans les placards de son "cousin". Si les premiers textes du genre étaient de conception assez simple et directe (j'ai rencontré un fantôme/démon/monstre, voici ce qui arriva) les auteurs ne tardèrent pas à importer et adapter la structure particulière mystère-enquête-solution de l'histoire policière. Les grands textes fantastiques de la fin du dix-neuvième suivent pour la plupart cette formule, mais l'exemple le plus frappant est sans doute le roman de Machen, Le Grand Dieu Pan, qui n'est rien d'autre qu'un detective novel avec une explication surnaturelle. Un autre spécimen de "greffe" réussie, quoique plus tardive, est L'Appel de Cthulhu de Lovecraft dont l'intrigue complexe n'aurait pas déparé un roman d'énigme de l'Age d'or dont il est d'ailleurs contemporain. Le fantastique n'ayant pas contrairement au roman policier tourné le dos à ses racines, ce genre de croisement reste assez fréquent même si on observe depuis quelques décennies un retour à des structures narratives plus linéaires; on peut même dire qu'il est devenu la norme pour un vaste public, la télévision en particulier en faisant grand usage

Voilà pour les intersections entre les deux genres; mais comme je l'ai dit plus haut je pense que leurs relations vont bien plus loin que de simples rencontres ponctuelles. Le roman policier, du moins dans sa forme classique, est une littérature de l'imaginaire au même titre que le fantastique. Les Grands Détectives, les assassins insoupçonnables, les crimes impossibles, ne sont pas plus réels que les fantômes ou les vampires. Les similitudes entre les personnages du Détective et de l'Exorciste ou du Sorcier sont nombreuses et ont été évoquées à plusieurs reprises. Les criminels, enfin, sont des agents de perturbation de l'ordre des choses au même titre que les créatures surnaturelles, même si évidemment pas de la même façon. L'avantage de cette vision des choses est qu'elle permet de régler une fois pour toutes la question du "réalisme" et de son degré souhaitable dans la fiction criminelle, question qui agite et empoisonne les auteurs et les critiques depuis pratiquement ses origines: nous pouvons bien essayer, faire de notre mieux pour singer le réel et rattraper ou devancer l'actualité, il n'en reste pas moins que ce que nous écrivons est de la même essence que les rêves




This article expands on, and incorporates some elements of this article.

The relationship between the mystery and weird genres has always been one of my pet topics as I think it's much closer than most people in both fields think it to be. Someone once described Daphne du Maurier's Rebecca as "a ghost story without a ghost" but I think this applies just as well to the mystery genre as a whole, though you might say conversely that a ghost story is a mystery with a supernatural explanation. 

Both genres share a common origin, the Gothic Novel with its ambivalence towards the supernatural which was either real or forged depending on the writer, and over the nineteenth century followed neighbouring paths that sometimes crossed, as was the case with the so-called "occult detectives" subgenre. The separation, if not outright divorce, occurred in the early twentieth century when the mystery genre's first theoricians edicted rules that ruled out the supernatural as both an explanation and an additive. The mystery genre was now the province of the rational, at least in theory for we know of course that the supernatural temptation never went away, if only as an artifice to spice up an otherwise quite rational story. The Golden Age in particular saw a lot of simili-crossovers, usually following the model set up by Conan Doyle in The Hound of the Baskervilles and inherited from Ann Radcliffe's romances: Seemingly supernatural events ultimately proved to be of human origin. As the genre evolved towards greater realism, however, such grafts became rarer and rarer, the most recent to my knowledge being J. Wallis Martin's Dancing with the Uninvited Guest

If weird fiction influenced the detective story, the latter was more than happy to return the favor. While early weird stories, be they of a ghostly or horror nature, were pretty straightforward in their telling - I met a ghost and this is what happened -  the genre soon adopted the peculiar structure introduced by the detective story which can be summarized thus: Problem-Investigation-Solution. Most Victorian-Edwardian ghost stories follow this pattern closely, but maybe the most striking example is Arthur Machen's novel The Great God Pan which is basically a detective novel with a supernatural explanation. Another successful incorporation of the traditional mystery structure into a weird setting is H.P. Lovecraft's much lauded The Call of Cthulhu, whose complex plot suggests HPL probably read some Golden Age fiction and took notes. Unlike the mystery genre, weird fiction was able to evolve with the times without sacrificing its peculiar features and while the last decades have seen a return to the more straightforward narratives of the past, the "supernatural mystery" brand remains firm, so ubiquitous indeed that it's more or less accepted as the norm and crops up in every media, television not the least.

We've discussed the intersections between the mystery and weird genres, but as I said earlier I think their relationship is much tighter than just some mutual borrowing now and then. Mystery fiction, at least in its traditional form, is a brand of weird fiction - Great Detectives, least-likely suspects and impossible crimes are every bit as unreal as ghosts and monsters. What's more, the similarities between the fictional detective and the exorcist have often been pointed out, even openly stated at times. Criminals like demons are agents from the outside disrupting the naturel order; they just do it in different ways. One merit of this way of thinking is that it settles once and for once the old "realistic-non-realistic" debate that has been plaguing the genre for the best years of its existence. Hard as we may try to be true to life and relevant, our efforts will ultimately be fruitless since what we write is the stuff of dreams

14/05/2018

Noël, Noël!



This post is bilingual. Please scroll down for the English-language version.

Je finis à l'instant ou presque "La Fuite des morts" de Vindry et que dire d'autre sinon que c'est un chef-d'oeuvre absolu. J'avais été déçu par mes deux dernières rencontres avec le juge Allou, mais Vindry retrouve ici les sommets de "La Bête hurlante" quoique dans un registre tout à fait différent.
Point de crime impossible ici, ni d'évocation du surnaturel, mais un problème extrêmement intriguant que l'on peut résumer par cette formule: "Un cadavre, deux coupables" - dont l'un est mort. Tout autre auteur s'en tiendrait à cette seule énigme, mais Vindry y ajoute toute une série de rebondissements et de points d'interrogation supplémentaires tournant entre autres autour d'un testament volé, d'un autre retrouvé et d'un corbeau bien complaisant.
Autant l'avouer: il faut s'accrocher pour ne pas perdre le fil et on se demande jusqu'au bout comment Vindry va retomber sur ses pieds. Vaine inquiétude, car il y arrive et plus que bien! Le point fort du livre, plus que la solution, est cependant que l'on ne s'ennuie à aucun moment alors qu'il ne se passe pas grand-chose selon les critères de nos polars actuels ultra-trépidants: on parle beaucoup, on raisonne énormément, on bâtit des hypothèses (des "systèmes") que l'on écarte ensuite... et c'est passionnant. A lire donc... si vous arrivez à le trouver, faute de quoi vous pouvez toujours signer la pétition que j'ai lancée pour la réédition de ses oeuvres. 
P.S.: Ayant ainsi vanté le livre, j'aimerais y ajouter quelques réflexions en vrac sur l'auteur, que je pense bien connaître désormais dans sa grandeur et ses défauts:
1°) Vindry est souvent présenté comme l'équivalent français de John Dickson Carr ou de Ellery Queen. C'est à la fois inexact et réducteur. Inexact, car son style et son approche sont très différents des leurs, voire diamétralement opposés. Carr et Queen sont des baroques qui accordent plus d'importance au bon sens pour le premier ou à l'intuition pour le second qu'à la logique formelle. Vindry, par contraste, est un réaliste et un logicien. Même si ses scénarios ne sont pas plus vraisemblables à l'examen que ceux des deux Américains, ils se distinguent par leur souci de réalisme dans l'évocation du milieu et de la procédure policière et légale; ils sont également bâtis selon une logique scrupuleuse qui se retrouve dans les raisonnements du juge Allou. S'il faut absolument chercher des équivalences anglo-saxonnes, alors il faut plutôt aller du côté des deux Freeman - R. Austin et Crofts - auxquels Vindry fait beaucoup songer par son "réalisme" donc, mais aussi par son refus du spectaculaire et le rythme très "étale" de ses livres. C'est l'anti-Pierre Véry. 
2°) La condamnation de Boileau-Narcejac - enfin, plutôt de Narcejac, puisque c'était lui le théoricien du duo - ne tient pas à la lecture approfondie des livres de Vindry, même si certains y prêtent le flanc. On sait que le tandem reprochait à Vindry de tout sacrifier à l'intrigue, style et psychologie compris, avec pour résultat que ses romans cessaient d'en être. Outre que la conception que se faisait Narcejac du roman est très traditionnelle, voire académique, il est tout simplement faux que Vindry ne pensait ses livres que comme des exercices de logique. Son style économe et précis évoque celui de Simenon à la même époque, et s'il n'est effectivement pas un grand psychologue, ses personnages restent au moins crédibles et ne sont pas que des fonctions - ils influencent l'intrigue autant que celle-ci les détermine, et la solution repose souvent sur le caractère et le comportement particulier de tel ou telle. C'est sur ce dernier point que Vindry tire parfois sur la corde, les excentricités de ses personnages créant des impossibilités ou des énigmes artificielles et donc décevantes à la résolution. Vindry, enfin, est capable d'humour - un humour distancié et subtil, voire franchement ironique comme dans le traitement du Juge Roland de "La Fuite".

I've just finished Noel Vindry's "La Fuite des morts" and it's, simply put, a freakin' masterpiece on a par with "The Howling Beast" though completely different. No impossible crime there or any hint of the supernatural; the problem at hand is best summarized as "One corpse, two murderers" - one of which happens to be dead too. Most mystery writers would satisfy themselves with such a teasing puzzle but Vindry is just warming up and his very complex plots also involve two wills and a very friendly poison pen among others. Busy taking notes so as to not lose the plot, the reader worries that the solution might not be up to the riddle(s). He needs not, as Vindry very neatly and elegantly ties up all the loose ends in the end. What makes the book a standout, however, is less its plot than Vindry's astonishing ability to sustain the interest despite not much actually happening by our current hectic standards: people talk, think, form hypothesises then discard them - that should be tedious but it's exciting. In short, it's a must-read - if you can read French and are able to find a copy, the latter a big "If" in Vindry's case. That's why I've launched a petition asking for the reissue of his books and you may sign it if you please.
Having now praised the book, let me share some thoughts about the writer:
1°) Despite frequent comparisons, Vindry is not the "French John Dickson Carr" - their universes and approaches are completely different, even diametrically opposed. Neither was he the local answer to Ellery Queen that the late Michel Lebrun claimed. Both Carr and Queen were baroque writers whose plots relied more on common sense (Carr) and intuition (Queen) than formal logic, whereas Vindry is a realist and a logician. His stories may ultimately be as wildly imaginative as those of his American colleagues but they differ by their emphasis on "realistic" portrayal of the milieu and legal and police procedure; also they're built with painstaking logic, as are Juge Allou's deductions. This is why if we really are to find English-speaking equivalents I'd rather suggest the two Freemans - R. Austin and Crofts - whom Vindry strongly reminds of because of his "realism" and emphasis on sound reasoning but also his refusal of the spectacular and the slow pacing of his books.
2°) Boileau-Narcejac were wrong in castigating him for being only concerned with plot and sacrificing everything else for its sake, resulting in his books "being no longer novels". Vindry could write in a dry, economical way reminiscent of Simenon and his characters while barely sketched are still at least believable and not mere cogs in the machine - they're both drivers and driven and the solution is often rooted in the characters's peculiar but psychologically consistent behaviour. (Vindry, though, sometimes goes too far by creating seeming impossibilities out of one or several characters behaving in ways that stretch credibility, with the result feeling like a cheat.) Also he could be witty, even funny on occasion, as evidenced by the ironic treatment of the Juge Roland in "La Fuite".

13/05/2018

Le propre de l'Holmes

La parodie n'est pas un genre aussi facile qu'on pourrait le croire, du fait qu'elle suppose non seulement des qualités particulières de la part du parodiste, mais aussi et surtout de celle du parodié. Il faut en effet que celui-ci soit suffisamment connu, ait une personnalité et/ou un style suffisamment marqués, pour que le lecteur soit en mesure de goûter la caricature. Quel intérêt en effet de moquer quelqu'un que personne ne connaît et sans aucun signe distinctif, de sorte que la parodie ne fera rire que son auteur? 

De par son caractère très codé et ses personnages hauts en couleur, le roman d'énigme classique se prête particulièrement bien à l'exercice, qui a produit de nombreux chefs-d'oeuvre des Trois Détectives de Leo Bruce au film de Robert Moore Un cadavre au dessert. De tous les Grands Détectives toutefois, c'est Sherlock Holmes qui a suscité le plus de "vocations", d'abord parce qu'il est le plus célèbre et pour beaucoup le plus grand des limiers de fiction, et aussi parce que ses aventures reposent sur des leitmotivs et, disons-le, une formule qui les rendent très faciles sinon à imiter (nombreux sont ceux qui s'y sont cassés les dents) mais certainement à détourner - et on ne s'en est pas privé, et ce même du "vivant" de Holmes.

Le recueil paru chez Baker Street, Le Détective détraqué, nous propose un florilège de ces "profanations" jamais - trop - méchantes et souvent jubilatoires, de l'ère victorienne à nos jours. On y trouve des noms connus (Robert Barr, Bret Harte, Jack London, René Reouven et... Doyle lui-même) et d'autres qui le sont moins, mais l'ensemble même si forcément inégal à le mérite de nous prouver la fécondité du genre, égale à celle du personnage qui l'inspire. L'amateur goûtera tout particulièrement Le Grand Mystère de Pegram de Barr avec sa solution à double détente; L'Aventure des deux collaborateurs de James M. Barrie, une private joke à l'auto-dérision irrésistible; Le Vol du coffret à cigares de Bret Harte qui justifie la réputation flatteuse dont il jouit dans les pays anglo-saxons et surtout le méconnu mais hilarant Epinglé au mur de Peter Ashman qui nous livre en quelque sorte l'arrière-boutique du Canon. Le long et curieux mélange d'hommage et de plaidoyer pro bono de Jack London mérite aussi le détour ainsi que la réécriture d'une célèbre affaire récente par l'holmésologue français Bernard Oudin. Il ne s'agit toutefois que de préférences personnelles, car l'ensemble est d'un très bon niveau et il y en a pour tous les goûts, l'anthologiste n'hésitant pas à sortir des sentiers battus et d'une interprétation trop stricte du concept. 

Mon seul regret, qui n'est pas un reproche, est le trou chronologique qui correspond à peu près au milieu du XXème siècle, trou qui s'explique probablement par des questions de droits, une autre maison d'édition ayant elle aussi décidé de s'attaquer au genre et ayant sans doute préempté les meilleures oeuvres de la période. En l'état nous avons tout de même un très bon moment de lecture, rehaussé par de magnifiques illustrations, et un très bel hommage au "roi des détectives et détective des rois". Par les temps qui courent, c'est un plaisir que les holmésiens et les autres auraient tort de se refuser. 

Citation: "Un simple auteur n'a droit qu'à une seule coupure de presse par semaine. Seuls les criminels, les dramaturges et les acteurs en récoltent par centaines." 

Archives du blog